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SLAM

Entretien avec Alain Marchiset : "l'expertise face à internet"

M. Marchiset, vous êtes Président d'honneur du SLAM, et vous avez été en charge des questions Internet pour le SLAM et la LILA répond aux questions de Frederik Reitz.

Published on 17 Feb. 2012

portrait Alain Marchiset

– M. Marchiset, vous êtes Président d'honneur du SLAM, et vous avez été en charge des questions Internet pour le SLAM et la LILA depuis bien des années. Quels fonctions attribuez-vous aujourd’hui à l'Internet dans ce cadre particulier ? Et quels sont les objectifs du SLAM et de la LILA sur l'Internet ?

En effet, en dehors des mes 3 années de Présidence du Syndicat national de la Librairie Ancienne & Moderne (SLAM),  il se trouve que j'ai joué un rôle non négligeable dans l'adaptation des libraires à la vente en ligne, tout d'abord au sein du SLAM dès 1995. De fait, sous cette impulsion, le SLAM a donc créé son propre site internet de vente au début de 1996. Ce site a été suivi par 4 autres sites entièrement refondus au fur et à mesure de  l'évolution des techniques. J'ai aussi fait partie du premier Comité internet de la LILA (Ligue Internationale de la Librairie Ancienne), avec mes collègues Georg Beran (Rép. Tchèque) et Robert D. Fleck (USA), Comité qui a réalisé le premier site internet commun aux 22 pays membres de cette Ligue internationale dès l'année 2000. Aujourd'hui du fait de la mondialisation grandissante c'est le site de la LILA (www.ilab.org) qui mobilise surtout nos énergies. Le nouveau site de la LILA revu début  2010 contient en effet un méta-moteur de recherche de livres, très sophistiqué, qui permet de rechercher les livres des libraires de la LILA quelque soit le site commercial sur lequel ces livres se trouvent, y compris les sites individuels de libraires. Cette technologie a été aussi tout récemment implantée sur le site du SLAM (www.slam-livre.fr). On peut considérer aujourd'hui que le site de la LILA est une véritable plateforme internationale à laquelle les différents sites des Associations nationales de libraires sont rattachés. Pour les bibliophiles c'est donc devenu un site incontournable concentrant une somme d'information inégalée.

 – S’il y a une histoire d’Internet, il y a aussi une histoire de sa perception, et de celle-ci parallèlement à son développement permanent et ininterrompu. Comment Internet a-t-il été perçu au départ au Slam et à la Lila ? À quels développements vous êtes-vous attelé ?

Comme toujours lors d'évolutions technologiques majeures le plus difficile a été tout d'abord de convaincre les libraires de l'intérêt que ce nouveau réseau pouvait présenter pour eux, comme moyen de commercialisation. Rappelons aussi qu'une dizaine d'années avant cela il avait fallu les convaincre de l'utilité de l'informatique en matière de gestion d'une librairie ancienne. L'autre question qui posait problème aux libraires était celle de la diffusion libre de leur savoir et de leur expertise de professionnel. Cette question n'a pas vraiment de solution et le professionnel doit prendre le risque d'être partiellement copié, c'est malheureusement le revers de la médaille. Par contre la vente par correspondance est une chose maîtrisée par la profession depuis des lustres puisque les premiers catalogues de vente de livres par correspondance remontent au début du 18e siècle. Le passage de la vente par correspondance sur catalogue à la vente en ligne a donc été relativement plus aisé.

 – Le Slam et la Lila offrent la garantie de « vrais professionnels » du livre ancien. Si le Slam et la Lila sont évidemment connus des « grands bibliophiles », ne pensez-vous pas que leur notoriété auprès du grand public amateur de livres anciens est insuffisante ?

 Vous avez raison, et c'est pourquoi nous portons tous nos efforts depuis quelques années pour promouvoir l'image de professionnalisme des libraires qui ont adhéré à ces associations professionnelles, véritables labels de qualité. La LILA promeut en effet un code de déontologie professionnelle (http://www.ilab.org/fre/ilab/code.html), qui est une véritable garantie pour l'acheteur. Il est en de même des associations nationales des 22 pays qui adhèrent à la Ligue internationale. Notez aussi que les plus grandes foires de livres anciens dans le monde sont parrainées par la LILA, en particulier celle du Grand Palais à Paris, qui est devenue ces dernières années l'une des plus prestigieuses au monde, avant Londres, New-York, Stuttgart et Milan. Nous diffusons aussi un annuaire international de ces libraires affiliés à la LILA, qui sont de véritables experts dans leur domaine et c'est aussi un critère de garantie pour l'acheteur. Enfin, le site internet www.ilab.org se fait l'écho de toutes les activités de la LILA dans le monde : catalogues PDF en ligne, conférences, articles de fonds, foires, expositions, glossaire en 7 langues ....

 – Dans le commerce et la valeur des livres anciens, il y a ce que l’on pourrait appeler une certaine confusion qu’apporte inévitablement Internet. Une confusion des valeurs et des prix qui joue négativement sur ce marché. Dans l’univers des livres d’occasion ou récents, tous les prix se rencontrent. Le public a de plus en plus l’impression de prix aléatoires, et ce d’autant plus qu’il connaît mal le livre, ne serait-ce que comme produit technique… Cette confusion existe donc aussi en partie dans le domaine des livres anciens stricto sensu. Comment y remédier ou tenter d’y remédier ?

 Le problème de l'internet est que c'est un gros "niveleur d'information", il n'y a pas de fonction "hiérarchique", toutes les données sont présentées au même niveau... que ce soit le simple site d'un amateur ou le site d'un grand professionnel, cette remarque est d'ailleurs valable pour toutes les ressources accessibles par l'internet. Google a en grand partie prie conscience de cette difficulté, et la récente refonte de son algorithme est une première tentative de réponse à ce problème majeur de la recherche de données numériques. La grosse difficulté pour un collectionneur est de se rendre compte de la qualité de l'exemplaire qu'il achète, car bien évidemment le prix d'un livre est fonction de sa qualité (reliure, papier, état, édition originale, dédicace, provenance, etc...). C'est bien là que la qualité du vrai professionnel entre en jeu, lui seul sait garantir la qualité du bien acquis.

Entretien avec Alain Marchiset : "l'expertise face à internet", par Frederik Reitz (Magazine du Bibliophile)

– Est-ce que les comparateurs de prix représentent le bon outil pour cela ?

 Les comparateurs de prix c'est comme les annuaires de résultats de ventes (qui comme vous les savez existent depuis longtemps), ce sont des instruments professionnels qui nécessitent une certaine connaissance du sujet pour pouvoir être utilisés à bon escient. L'exemplaire le moins cher n'est pas forcément le meilleur, car le prix d'un livre peut aller de 1 à 100 en fonction de sa qualité : la reliure, le papier, une provenance, une dédicace etc... c'est tout çà qui fait la valeur d'un livre, pas simplement l'édition en elle-même. On comprend aisément qu'un exemplaire dans une riche reliure en maroquin, avec une dédicace ou des armes prestigieuses ne peut pas valoir  la même chose qu'un exemplaire mal relié en mauvais état. Tout cela est donc très difficile à percevoir dans le cadre d'une simple comparaison de prix.

 – Est-ce que les résultats des salles de vente constituent un élément stabilisateur du marché ?

En partie en effet, mais le gros problème des résultats de salles de ventes c'est que les frais d'adjudication ne sont pas mentionnés dans les résultats, or les frais ont été ces derniers années multipliés par un facteur deux. Les frais sur le vendeur sont de 20 à 25 % et il en est de même des frais payés par l'acheteur après l'adjudication... dans certains cas cela représente près de 50% de frais cumulés. C'est un aspect qui est largement occulté auprès du grand public. On remarque aussi que la clientèle des ventes publiques est souvent différente de la clientèle des libraires. Certains néophytes pensent acheter au meilleur prix en achetant aux enchères, sous prétexte que c'est "le prix du marché", c'était peut-être vrai il y a 15 ou 20 ans, mais aujourd'hui on se rend compte que les exemplaires proposés par les libraires sont souvent moins chers que les adjudications en vente. Il y a là un effet de mode, qui passera.

– Dans cette "confusion" du marché, les professionnels voient leur chiffre d'affaires fléchir. Et leur inquiétude n'arrange parfois pas les choses...

 Ce n'est pas faux, et ce sont souvent les professionnels compétents, possédant un vrai savoir qui sont le plus pénalisés. Leur savoir mis en ligne sur les sites est largement pillé par les amateurs et revendeurs de tous poils... car beaucoup de sites (comme Ebay par exemple) permettent à des vendeurs particuliers, des amateurs du dimanche, de faire du commerce en ligne, sans avoir de registre du commerce. Ainsi beaucoup d'annonces ressemblent à des annonces professionnelles sérieuses, mais ne le sont pas du tout... quand vous recevez le livre c'est là que vous déchantez : défauts non signalés, qualificatifs tapageurs, surestimation de l'état général, erreurs dans la qualités des cuirs, livre incomplet et j'en passe. La seconde inquiétude des professionnels c'est la volonté hégémonique de certains sites (comme amazon qui vient de racheter abebooks par exemple) et qui entend bien maîtriser le marché du livre d'occasion sur la toile, et qui pour ce faire multiplient les publicités dans ce sens tout en augmentant les frais perçus sur le dos des libraires. La seule solution pour les professionnels face à ces menaces c'est l'union au travers d'Associations professionnelles pour proposer des sites associatifs de services aux professionnels, comme celui de la LILA, et non des sites purement commerciaux à visées spéculatives. Toutefois, nous sommes bien conscients que pour l'acheteur privé, ce n'est pas toujours facile de faire la différence.

 – Quels sont, selon vous, les inconvénients de la recherche de livres anciens par Internet ? Et ses avantages ?

L'avantage de la recherche de livres par internet est surtout pour le consommateur, car pour lui l'offre s'est considérablement élargie: il a de fait accès à un marché mondial depuis son petit écran, c'est relativement nouveau. Il y a 15 ans un collectionneur ou un bibliothécaire recevait seulement quelques dizaines de catalogues de libraires et devait faire son choix face à une offre très partielle des livres effectivement accessibles sur le marché. Il lui fallait souvent beaucoup de patience pour trouver un livre rare, aujourd'hui même si le livre en question est tout aussi rare, il a plus de chance de le trouver car il a accès aux exemplaires proposés à Londres, à Berlin ou à New-York par un simple clic... Cela change la perspective du tout au tout. Par contre le libraire a beaucoup perdu : certains livres que l'on ne voyait apparaître que tous les 5 ou 10 ans sont devenus plus fréquents du fait de l'élargissement considérable du marché, la comparaison des prix joue à plein, alors qu'avant, chaque marché était plutôt national. Le consommateur est donc à priori le grand gagnant à condition qu'il sache faire le tri parmi les vendeurs sérieux et ceux qui le sont moins.

Entretien avec Alain Marchiset : "l'expertise face à internet", par Frederik Reitz (Magazine du Bibliophile)

– Internet appartient à ce que l’on pourrait appeler la nébuleuse numérique qui, en partie, se trouve aujourd’hui en conflit avec l’univers de l’imprimé et le circuit traditionnel de la diffusion et/ou commercialisation des livres (neufs et anciens). Comment percevez-vous cette situation ?

Je pense que la révolution numérique vient seulement de commencer avec l'apparition des tablettes numériques. Je pense que d'ici 5 ans nous allons vivre une véritable révolution dans ce domaine. En 2002 j'ai fait une conférence intitulée "Quel avenir pour le livre ancien ?" dans laquelle je concluais que la révolution numérique était en marche, et que seul sans doute le livre ancien de bibliophilie survivrait à ce grand changement sociétal. Je pense que la prophétie est en grande partie déjà réalisée. Alors me direz-vous pourquoi la livre ancien va-t-il survivre comme objet de bibliophilie ? et bien parce que ce sera un livre-objet en décalage par rapport au support contemporain de l'écrit : les gens de goût rechercheront ces vieux livres car ils sont reliés en cuir, ils sont beaux, sur du beau papier, illustrés, dorés à l'or fin etc... Ce seront des antiquités, comme le sont les incunables de nos jours. Moralité : dans le livre imprimé seule la bibliophilie a donc un avenir !

– Vous savez, comme moi, que l’utilisation d’Internet varie en fonction de nombreux critères (âge, profession…). Est-ce que son utilisation par les professionnels du livre ancien, donc les libraires, ne constitue pas une nécessité à présent, en tout cas une pratique plus évidente que pour le bibliophile en tant qu'individu ?

 Certainement, alors que près de 80% des libraires utilisent aujourd'hui l'internet pour vendre, il se trouve que beaucoup de clients de plus de 50 ans n'utilisent toujours pas ce mode de recherche pour acquérir des livres anciens. J'ai encore dans ma clientèle beaucoup d'anciens clients qui sont très réticents, et certains autres qui même lorsqu'ils sont connectés n'achètent que chez des libraires qu'ils connaissent bien. Il est vrai que ce qui a été dit plus haut sur le manque de professionnalisme de certains vendeurs occasionnels en a fait réfléchir plus d'un.

– Vous-même possédez une librairie. Comment évolue au sein même de votre activité le rapport magasin/Internet ?

C'est dans les années 2000 qu'a eu lieu le grand boom des ventes sur internet, depuis quelques années les ventes ne cessent de s'amoindrir. Aujourd'hui pour les livres précieux c'est devenu plutôt faible, çà l'est sans doute moins pour les livres de documentation, mais là il va y avoir la concurrence redoutable et grandissante du livre numérique. Pour moi, la vente sur catalogue imprimé à une clientèle fidélisée reste toujours le meilleur support de vente, en second lieu il y a le magasin (à condition qu'il soit bien situé) et enfin seulement l'internet.

– Nous avons publié récemment un article sur les moteurs de recherche qui n’était qu’une entrée en matière, du moins une nouvelle, puisque Le Magazine du Bibliophile a publié nombre présentations des sites et moteurs dédiés à la bibliophilie et aux bibliophiles dès ses premiers numéros en 2000. Cet article récent sera bien sûr complété au fil de nos parutions. Et dès à présent… Ainsi, quels sont les moteurs de recherche que vous préférez actuellement, et pourquoi ?

En effet ce premier article sur les moteurs de recherche était un peu réduit, et se concentrait sur les sites de livres neufs et de livres d'occasion; à mon sens il manquait les principaux grands sites de recherches de livres rares, anciens et de bibliophilie. Tout d'abord celui de la LILA (www.ilab.org) bien entendu avec près de 1200 libraires de premier plan dans le monde avec plus de 12 millions de livres rares ou anciens. Mais ici ce n'est pas tant la quantité qui compte, que la qualité des livres proposés et l'expertise des libraires qui proposent ces livres. L'avantage de ce méta-moteur de recherche est qu'il recherche les livres de tous les libraires de la LILA quelque soit le site commercial sur lequel ces livres se trouvent (find-a-book, abebooks, maremagnum, livre-rare-book, ZVAB, ou même un site personnel). C'est un des rares sites à faire des recherches sophistiquées de ce type. De fait le client final est rassuré car il sait que les libraires référencés respectent tous le code de déontologie de la LILA, ce qui est un aspect capital pour l'achat de livres rares, chers et précieux. Cette technologie remarquable a été développée par Jim Hinck, qui possède aussi son propre méta-moteur de recherche sous le nom de www.vialibri.net. C'est en fait à ce jour le moteur de recherche universel le plus complet, car c'est celui qui balaye le plus de sites. C'est bien entendu celui que j'utilise le plus généralement. Il possède aussi un service de mise en mémoire des livres recherchés, ce qui est très pratique, malheureusement ce site n'est pas encore assez connu du grand public. Une interface en français paraîtra sous peu. 

Je voudrais ajouter en guise de conclusion, qu'à mon sens l'avenir des libraires-antiquaires est dans ce genre de méta-moteur de recherche indépendant (ILAB ou Vialibri) qui indexe des sites de libraires "indépendants", cela va nous permettre de nous affranchir de tous les sites commerciaux hégémoniques qui brassent de la quantité en masse sans discernement et ne cessent de faire pression sur les professionnels. Seules l'indépendance, la qualité et l'expertise professionnelle peuvent nous sauver fasse aux grands groupes qui ambitionnent de contrôler le marché, c'est pourquoi nos organisations professionnelles (SLAM, LILA) ont un rôle majeur à jouer dans ce domaine.

Alain Marchiset et Frederik Reitz

(Magazine du Bibliophile n°97 d'octobre 2011)

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